YSL: la chair à vif de la robe
Une nouvelle biographie d’Yves Saint Laurent vient de paraître: Yves Saint Laurent, mauvais garçon par Marie-Dominique Lelièvre.
Passons sur ce titre aussi paternaliste qu’aguicheur mais qui a au moins une vertue: celle d’annoncer le ton du livre. Le postulat de l’auteur est clairement exprimé: elle veut déconstruire par son analyse le mythe du créateur, contruit de toute pièce, selon elle, par son partenaire amoureux et financier, Pierre Bergé. Elle explique donc sur 296 pages qu’ YSL assumait mal son homosexualité, que non YSL n’a pas été à l’apogée de la création de mode toute sa vie, qu’il était un malade psychique et un toxicomane…Ce que toute personne s’intéressant un tant soit peu à YSL, sait. Saint Laurent et Bergé n’ont jamais caché ces vérités. Mais peut-être est-cela qui semble insupportable à l’auteur : ils ont assumé leurs failles comme leurs forces, ne s’excusant au fond jamais de rien.
M-D Lelièvre livre, avec une délectation qu’elle cache mal sous le prétexte de l’investigation journalistique, de pseudo-révélations : YSL jeune aimait s’encanailler sous les ponts de Paris avec de jeunes Arabes (Ha! La belle affaire…), ce qui ne l’empêchait pas d’éprouver un désir ambivalent pour son mannequin fétiche Victoire (un créateur sublimant son sentiment amoureux pour sa muse, en effet, c’est inédit…), ses crises de couple (car tout le monde sait qu’un amour qui dure cinquante ans est un long fleuve tranquille…), et la perle de la dernière page, dégoupillée avec désinvolture, une rumeur disant qu’YSL « débauchait des petits garçons » (colporter une rumeur d’une telle gravité sans jamais étayer ses dires, quelle belle preuve d’éthique journalistique)… Au fond, le seul intérêt de ce livre est une analyse intéressante des créations du couturier pour le film de Luis Bunuel, Belle de Jour. C’est un peu court pour justifier un tel ouvrage…
Mais au fond ce qui court sur ces pages, ce n’est pas tant la vie de Saint Laurent que la dédestation qu’éprouve l’auteur pour celui qui s’est opposé très vite à son projet: Pierre Bergé. De façon trop évidente pour être insidieuse, elle cherche sans cesse à noircir son image et son rôle alors même que le personnage a suffisamment d’ombres pour qu’un portraitiste talentueux n’ait qu’à les dépeindre dans leur vérité. Elle critique ses manières, tenant autant du jésuite que du hussard, dans sa façon de mener ses affaires et de se créer des réseaux, mais sans jamais expliquer que Bergé est guidé par son besoin de revanche sur cette bourgeoisie d’affaires parisienne qui lui a fait sentir il y a bien longtemps ce qu’il était à ses yeux: homosexuel, provincial et produit de la classe moyenne. Préférant résumer avec simplisme la complexité de cette identité, elle se contente de rapporter ce propos: « S’il n’avait pas été homosexuel, il aurait été de droite » !
Elle dit de lui qu’il est à la fois « le remède et le poison de Saint Laurent », qu’il a provoqué son succès et donc sa chute, qu’il aurait du mieux veiller sur lui tout en lui reprochant son acharnement à préserver l’image du couturier, voir à l’idéaliser. Il faut que l’auteur manque singulièrement de finesse psychologique pour passer à côté de certaines évidences comme elle le fait. Si elle n’hésite pas à nous livrer avec moults détails et une certaine obcénité morale une crise de delirium tremens du couturier, à aucun moment, elle ne met en récit la douleur insondable de Pierre Bergé, celle d’aimer un homme pour qui le bonheur fut un impossible voyage, celle de voir, impuissant, sombrer dans son abîme intérieur celui qu’il aima plus que tout. Mais il est vrai qu’il faut une certaine élévation de l’âme pour comprendre la tragique beauté d’un tel amour.
YSL: ces trois lettres résument l’histoire d’une passion absolue et revendiquée, celle d’un couple qui, faute de pouvoir concevoir, sut créer. Il ne fait aucun doute que Pierre Bergé perpetuera jusqu’à son dernier souffle « l’édifice immense du souvenir » cherchant par la sacralisation de l’homme d’une vie à rendre éternelle l’oeuvre dont il est l’ultime dépositaire. Comme il ne fait aucun doute que cette oeuvre continuera à vivre encore longtemps sur le corps des femmes et dans le regard des hommes qui savent les contempler.
Liens:
http://www.tetu.com/actualites/culture/Hommage-de-Pierre-Berge-a-Yves-Saint-Laurent-363
http://videos.tf1.fr/infos/2008/obsesques-ysl-berge-4380736.html
Marie-Dominique Lelièvre, Yves Saint Laurent mauvais garçon, Flammarion
