Stiletto & Vitriol

De la mode mais pas seulement…

Vêtement/mémoire, vêtement/histoire

Stiletto et vitriol commence cette nouvelle année en se penchant sur une thématique d’actualité, intitulée ‘vêtement/histoire, vêtement/mémoire’.

Mais pourquoi donc ce thème me demanderez-vous ?

Peut-être parce qu’en ces temps d’incertitude et d’ambitions éthiques, le vêtement, devenu l’emblème d’une société de consommation allant à sa propre perte, est aussi le premier élément de civilisation. Coïncidence ou air du temps? De nombreux évènements de la mode et de l’art questionnent notre rapport à ce morceau d’étoffe tissé de fils et de sens.

Une robe aux couleurs du temps

 

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Commençons par la fashion week Haute Couture P-E 2010 qui vient de se clore. Anne-Valérie Hash a retravaillé des vêtements donnés par ses amis bobos-people dont certains ne manquent pas de goût. Jean-Paul Gaultier a donné l’une de ses célèbres marinières, l’écrivain Bettina Rheims, une robe signée du ‘Maître’ Alaïa, Pete Doherty une veste…Une jolie collection portée par un ‘name-dropping’ glitter à souhait. A-V Hash explique « Et j’ai ressenti cette envie : redonner naissance à une pièce vestimentaire qui représente et parle à des personnalités qui l’ont portée »*.

Dommage que dans sa quête de sens, la créatrice, si attachée aux valeurs de la Haute Couture, n’ait pas intégré à sa démarche ses (anonymes mais fidèles) clientes. En effet, il aurait été intéressant de suivre le fil qui lie ses créations à celles qui les portent, de comprendre leur histoire et leur attachement au travail de A-V Hash. Des personnes plutôt que des personnalités en somme. La profondeur demande parfois de savoir dépasser l’image…

Dépasser l’image, c’est précisément ce qu’a entrepris Manuela Ribeiro. Plasticienne et créatrice de mode(s), elle invente depuis de nombreuses années une nouvelle vie à des vêtements usagés et ce, en collaboration avec leur possesseur qui participe à cette transformation, cette re-création. En inventant une nouvelle identité à ce vêtement, elle permet à leur propriétaire de conserver une part de son histoire et de son identité dont cet habit est le témoin. En le transformant, la personne lui donne une seconde vie, en adéquation avec sa propre évolution. Elle travaille en collaboration avec le photographe Tristan Sigemann sur un projet intitulé ‘Alchimies sur mesure’ qui sera exposé en octobre prochain dans le cadre du 12/12, évènement artistique regroupant 12 artistes dont les œuvres, réalisées en collaboration avec les habitants du 12ème arrondissement seront exposés dans 12 lieux emblématiques de l’histoire de ce quartier parisien.

Emballé par la sincérité de l’artiste et la pertinence de sa vision, Stiletto et vitriol s’associe à ce projet et votre servante, a.k.a Leena Joy, en sera le story teller sur la toile et sur le papier.

Si vous voulez participer, envoyez à manuelaribeiro@yahoo.fr votre autoportrait avec votre vêtement fétiche en expliquant pourquoi vous l’aimez (histoire, souvenir…).

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Ma « blouse grise » que je traîne avec moi depuis… ma blouse de travail, qui n’a plus qu’un bouton ! un jour j’entreprendrais sa restauration et après je m’endormirai avec la bonne conscience d’avoir accompli une bonne action, pour elle et pour moi ! Elle me ramène des années et des années en arrière, quand chez l’épicier de mon enfance, on y vendait des yaourts en pot de verre avec papier et élastique, des piles de galettes et des piles de crêpes, des bottereaux (nantais) avec du sucre glace et des boutures de géranium. C’était la même blouse.

Pour en savoir plus sur le projet :  http://alchimiesurmesure-portraits.blogspot.com/

 

Le vêtement comme vanité

Cet hiver, deux expositions questionnent la relation qu’entretient le vêtement avec l’histoire et la mémoire: La Monumenta qui invite cette année Christian Boltanski qui a créé pour cet évènement ‘Personnes’, une installation faite de milliers de vêtements usagés. L’autre exposition est proposée par le musée Dapper ‘L’art d’être un homme’ consacrée à la parure masculine en Afrique et en Océanie dont la section d’ouverture propose une série d’images sur la SAPE, la Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes, un mouvement culturel né au Congo.

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Le vêtement est le signe de l’absence, c’est ce qu’a voulu signifier Christian Boltanski dans son installation ‘Personnes’. L’artiste a mise en scène des vêtements posés à plat sur le sol délimités par des potaux sur lesquels sont accrochés des haut-parleurs diffusant des battements de coeur. Au fond du Grand Palais, un monticule de plusieurs tonnes de vêtements fait face à une grue qui soulève, au hasard, un tas de ces habits qu’elle lâche avant d’en reprendre un autre dans un bruit d’usine, de battements et de fureur. Ce dispositif vise à montrer l’arbitraire de la vie: ‘Pourquoi lui et pas moi? Pourquoi moi et pas lui? ». La grue symbolise un destin -un Dieu ?- aveugle ou indifférent qui crée ou détruit sans raison. Bolstanski fait également référence à la Shoah. Les formes rectangulaires au sol rappellent les baraquements des camps ou étaient entassées des personnes, dépouillées de leur identité personnelle, et de ce fait, de leur humanité. Le vêtement symbolise celui qui n’est pas là mais il montre aussi à quel point ce bout d’étoffe est constitutif de notre identité en tant qu’individu, et par là même, de notre rattachement à l’humanité. Car se vêtir c’est appartenir à la communauté des Hommes, se reconnaître dans cette humanité et être reconnus par eux comme étant leur semblable.

monumenta vue d'ensembleDe ce fait, Boltanski montre au visiteur de ‘Personnes’ que celui-ci est une part de l’œuvre, précisément parce qu’il une personne, un Homme et qu’il partage la condition de mortel. Il s’agit aussi ici de tendre un miroir au spectateur, qui est là, en cet instant, mais qui lui aussi va disparaître. Ainsi va la vie. Il n’y pas de ‘Deus ex machina’, il n’y a que la machine, implacable. Le vêtement devient alors un ‘memento mori’ (souviens-toi que tu mourras), un motif de vanité, à ceci près qu’il n’y a pas de leçon de morale à en tirer car pas de récompense dans l’au-delà, juste un fait : nous mourrons.

‘Personnes’ est donc une œuvre qui montre le vêtement à la fois comme témoignage de l’Histoire avec un(e) grand(e)  H(ache) et la nôtre, personnelle et collective, passée, présente, à venir et son issue, inéluctable et incompréhensible. Reste la trace, la mémoire dont le vêtement, par sa présence même, est porteur, et témoigne silencieusement, factuellement.

‘Sapé comme un prince’ telle est leur philosophie…

L’art de vivre de ces dandys d’ébène est exposé au Musée Dapper en ouverture de ‘L’art d’être un homme’ consacré aux parures masculines africaines et océaniennes. Si le reste de l’exposition conjugue tous les défauts d’un regard occidentalo-centré (cadre chronologique et géographique bien trop étendus pour être pertinents, absence quasi-totale de contextualisation, explications parcellaires…), la frise d’images de élégants insoumis ne déçoit pas.

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Née de l’admiration que portaient les immigrés congolais à la mode masculine occidentale, la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes) est devenue une revendication d’esthétisme et de liberté dans un pays où se sont succédées colonisation et dictature avec leur cortège de misère, d’injustice et de fantasmes d’ailleurs. Ces hommes pris entre deux continents, deux cultures ont choisi de s’approprier ces deux identités dont ils ont fait la leur, à la fois double et unique.

sapeur en roseMêlant la coupe traditionnelle du costume masculin occidental aux puissantes couleurs du vestiaire africain, ils se doivent de renouveler sans cesse leur garde-robe pour tenir leur rang et maintenir leur réputation, aussi éphémère que la mode. Leurs détracteurs considèrent leurs dépenses comme insensées dans un contexte économique plus qu’incertain. On les accuse d’être des narcisses inconscients et vaniteux quand eux disent, à demi-mots, qu’ils se sentent vivre plus fort dans cette célébration de l’instant et de l’élégance d’autrefois, plus dignes aussi car rien n’est pire à leurs yeux que d’être vus arborant les oripeaux de la pauvreté.

Ils préfèrent égrener les marques de mode plutôt que les maux du Congo, une façon aussi d’amener les splendeurs d’une vie occidentale fantasmée. Mais si cette microsociété compte des identités multiples partagées entre pauvreté et richesse, lettrés et analphabètes, opposants et affiliés au régime, entre assimilation aux classes sociales aisées et revendication anticonformiste, elle est d’abord une illustration plein de panache de l’art d’être un homme, au singulier.

Infos pratiques:

« L’Univers de la Sape’ exposition du Musée Dapper, photos de Baudoin Mouanda et Hector Mediavilla, jusqu’au 11 Juillet,  http://www.dapper.com.fr/exposition-en-cours.php

Monumenta 2010: Christian Bolastanski, Grand Palais, jsuqu’au 21 Février,  http://www.monumenta.com/2010/

LE 12/12:  http://www.mairie12.paris.fr/mairie12/jsp/site/Portal.jsp?document_id=370&portlet_id=232

*Véronique Lorelle, « Anne-Valérie Hash invente un futur au passé composé« , Le Monde, 26/01/10

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