Exposition Madeleine Vionnet…ou comment une scénographie dépressive peut ruiner un sujet admirable

Le Musée de la mode et du textile (ou UCAD pour les connaisseurs) propose, jusqu’au mois de janvier 2010, une exposition consacrée à l’un des plus grands mais aussi des plus méconnus couturiers de l’histoire de la mode: Madeleine Vionnet.
Madeleine Vionnet est une référence absolument incontournable pour les créateurs d’aujourd’hui. Je crois que je n’ai jamais lu un interview où elle ne fut pas mentionnée avec vénération comme source d’inspiration par ceux qui font la mode. De Azzedine Alaia à John Galliano, en passant par Sophia Kokosalakis, elle a inspiré la vocation des dernières générations de ‘fashion people’. Pour une raison simple: elle fut et reste LA technicienne du vêtement. Elle sut, mieux que tous ses contemporains, voir le tissu et l’exploiter dans toutes ses possibilités. Elle généralisa dans ses collections l’utilisation du biais afin d’en faire une seconde peau, se servant du ’sens ‘ du tissu pour créer grâce à la réflexion de la lumière sur le tissu des jeux de motifs subtils et originaux. Elle ne cessa de chercher des nouvelles combinaisons de plis, de drapés afin de minimiser les coutures, et limitant ainsi le ‘coupé/cousu’, créant une souplesse et une aisance inédites dans le porté du vêtement. Ses créations sont, à première vue, extrêmement sobres, il faut s’approcher et chercher les secrets bien cachés de leur forme.
Mais mon Dieu que cette exposition ne lui rend pas justice!!!!!!!!
J’attendais, comme nombreux de mes camarades modeux, un évènement à la hauteur du talent de cette femme,
d’autant plus qu’à ma connaissance, et de mémoire, aucune exposition n’a été réalisée sur son oeuvre depuis bien longtemps, et que par ailleurs, l’UCAD possède l’une des plus grandes collections Vionnet au monde (et pour cause, la couturière a légué une grande partie de ses archives à cette institution). Dire que je sortie dépitée est un doux euphémisme. Réussir à faire d’une oeuvre aussi extraordinaire une suite de robes fades et tristes, c’était une gageure. Eh bien, l’UCAD y est parvenu. Le plus navrant étant que la scénographie au minimalisme conformiste et désastreux a été réalisée par LA papesse du design, Andrée Putman qui a voulu, je cite : » sélectionner trois matériaux simples et efficaces : la laque noire, la lumière et des miroirs qui allaient nous permettre une mise en abîme « sous toutes les coutures » (ref: site de l’UCAD). Les miroirs étaient en soi une bonne idée, et même un élément indispensable si l’on veut avoir une perception globale des oeuvres de M. Vionnet. Malheureusement, beaucoup de modèles en sont dépourvus et c’est fort dommage. Quant à la lumière, loin d’obéir à un concept esthétique, elle se doit de respecter les normes muséographiques qui s’avèrent très strictes concernant les textiles, dont les fibres naturelles sont particulièrement sensibles. Enfin, la laque noire est de toute évidence un bien mauvais choix dans le mesure ou il obscurcit encore davantage l’espace d’exposition qui n’en n’avait guère besoin. Moralité, la scénographie ruine la beauté des oeuvres exposées en les sacrifiant sur l’autel fumeux du concept.
Oui je sais, je ne suis pas (encore) commissaire d’exposition. Néanmoins, ayant réfléchi à la question, je me permets de proposer quelques idées (après tout, comme dit ma grand-mère, il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent jamais…). Donc voici la liste non exhaustive de ce qui aurait pu, il me semble, être fait pour tenter de rendre justice au travail exceptionnel de M. Vionnet.

En premier lieu, comment comprendre la légendaire modernité de Madeleine Vionnet si on ne replace pas son travail dans son époque et son environnement? Elle ouvre sa maison en 1912, à l’époque de l’âge d’or de Paul Poiret. L’Orientalisme bat son plein, les Ballets Russes crée l’effervescence. Le corset est aboli, mais les jupes continuent à entraver les jambes des femmes tandis que les turbans et les accessoires alourdissent leur buste (enfin pour les excentriques de la haute société, seules clientes du couturier). Coco Chanel n’a pas encore ouvert sa boutique de Deauville et vend des chapeaux à Paris. Et je ne parle même pas de la mode de la rue encore en pleine ‘Belle Epoque’, robe longue, chapeaux à plumes et corset. En un mot, on en est qu’aux balbutiements de la libération vestimentaire des femmes. Il faut donc envisager les propositions de Madeleine Vionnet comme d’un incroyable radicalisme pour l’époque. Pour la première fois depuis la mode Empire, les femmes bougent librement dans des vêtements qui mettent en valeur leur corps sans en dénaturer l’aspect. Pourquoi diable ne pas avoir exposé quelques tenues de cette époque en introduction, afin de replacer le travail de M. Vionnet dans son contexte d’origine ? Une démontration vaut toujours mieux qu’un long discours.
Cependant, la modernité du style Vionnet est à mettre en relation avec la modernité de la couturière elle-même. Mais ce point n’est que brièvement évoqué par l’exposition. Pourtant, elle a eu une politique d’entreprise très favorable à ses employé(e)s, s’occupant particulièrement de leur santé. Sachant la précarité des ouvrières de cette époque et leur conditions de travail parfois sordides, il semble clair que Madeleine Vionnet n’aurait jamais cherché à libérer le corps des femmes grâce à ses vêtements si elle n’avait pas eu conscience que ce corps embrigadé est à l’image de leur statut. En outre, l’exposition parle de sa lutte contre la copie, ce qui à l’époque était encore une question peu abordée dans le milieu de la couture. Là encore, il semble logique que cette femme, privée d’études par son père qui en a fait une main d’oeuvre à 12ans, et qui s’est élevée socialement par sa seule volonté et son travail, ne pouvait qu’être scandalisée par le vol de son dur labeur.
Par ailleurs, je trouve malheureux qu’à une exception près (un vase grec dont elle utilisera les motifs sur une robe brodée), on n’a que très peu d’aperçus de ce qui a inspiré la créatrice. Des objets, des articles éventuellement et surtout des témoignages de descendants de ses clientes, dont on sait qu’elles étaient essentielles à l’évolution des collections de la Maison auraient été utiles, pour ne pas dire indispensables.

Je reviens sur la question de la technique. Une vidéo montre judicieusement les différentes étapes de la coupe d’une robe. Ce procédé, déjà utilisé à l’exposition Poiret du Met il y a deux ans, est très utile pour comprendre la structure de vêtements à la technique complexe. Dommage que cette heureuse initiative n’ait pas été généralisée à l’ensemble du parcours scénographique.
Je poursuis en évoquant l’absence totale du livre incontournable si l’on veut comprendre la vie, la personnalité, l’époque et l’oeuvre de Madeleine Vionnet. Je parle bien sûr de la Chair de la robe de Madeleine Chapsal, filleule de la grande couturière et fille de Marcelle Chaumont, première d’atelier de la Maison Vionnet. C’est un témoignage passionnant, plein d’anectodes et de réflexion sur Madeleine Vionnet mais aussi sur ce que représentait la couture à cette époque. Il est très regrettable que Madeleine Chapsal, qui a connu personnellement la couturière et la vie de sa maison de couture soit totalement absente de cette rétrospective. Aucun extrait de son livre, aucune vidéo de son témoignage n’y figurent alors qu’elle a su si bien faire revivre cette époque dans son récit.
Enfin, je finis sur une autre absence de taille: celle des couturiers d’aujourd’hui qui se réclament à cor et à cri de M. Vionnet. Et en premier lieu, ceux que j’ai cités en introduction: Azzedine Alaia, sans doute l’un de ses plus légitimes héritiers, tant sa maîtrise technique sans faille est bluffante, mais aussi John Galliano qui a su remettre au goût du jour les robes du soir en biais, et tant d’autres…Pourquoi aucun de leurs modèles ne figure dans les dernières vitrines, pourquoi aucun mot n’expliquant les raisons de leur admiration pour leur prédécesseuse ne vient poétiquement boucler la boucle?…
Une création Azzedine Alaia et au-dessous de celle-ci, une autre, de John Galliano


Je n’ai qu’un souhait: que le MET, le V&A ou le Kyoto Institute organisent une exposition Vionnet dans les années à venir. Ainsi, on peut encore espérer qu’une intitution de mode lui rende l’hommage qui lui est dû, à la hauteur de ce que la mode lui doit. Après tout, nul n’est prophète en son pays…

j’aime bien votre article bien ecrit. ca donne une nouveau perspective sur l’exposition pour moi. merci!