Stiletto & Vitriol

De la mode mais pas seulement…

Kaiser Karl ou l’art de la « bitchy com »

Karl Lagerfeld me rappelle cette phrase de Jean Cocteau ‘Le temps est un tribunal révolutionnaire: il n’acquitte jamais personne’. Karl non plus.

On peut d’ailleurs l’observer ci-dessous, raide et aveugle comme la justice…

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Homme aux multiples talents, il est capable d’un trait de plume de créer la silhouette incontournable de la prochaine saison comme d’assassiner d’un mot bien choisi qui lui plaît. Si d’aucuns sont choqués par cette pratique en ces temps de ‘politiquement correct’ ou nous nous devons de laisser le bénéfice du doute au premier imposteur venu (starlette essayant désespérément d’exister, pisse-copie quelconque ou pseudo artiste dont la cote est inversement proportionnelle au talent), je suis pour ma part autant admirative qu’amusée par la liberté de ton de cet homme. Bien sûr, on pourrait me rétorquer que ces sorties peuvent être injustes et cruelles, je répondrais qu’il n’y a « que la vérité qui blesse ».

Invité sur le plateau de l’Hebdo Cinéma, émission présentée par Daphné Roulier (à ce propos je ne ferai aucun commentaire sur la tenue de veuve très 50’s portée par Daphnée sur les marches d’un palais du sud de la France, moi qui admire habituellement son style old-school et sa féminité assumée) , KL a sorti quelques mots bien sentis sur le film d’Anne Fontaine « Coco avant Chanel » dans lequel Audrey Tautou tient le rôle-titre. La journaliste explique que les producteurs sont déçus, s’attendant à un succès comparable à celui de La Môme, KL réplique « La Môme c’est peut-être mieux, elle est peut-être meilleure actrice [en parlant de Marion Cotillard]. Puis il en vient à critiquer la robe (jaune)  portée par Audrey Tautou lors de la première du film. Etant donné les retombées médiatiques du film et leur impact en terme d’image sur la marque Chanel, on s’attendrait à un peu plus de gratitude de la part de son créateur star (surtout qu’Audrey Tautou est l’actuelle égérie du N°5). C’est mal le connaître.Il n’en est pas à son coup d’essai. Car Karl Lagerfeld semble avoir un plaisir jouissif à mettre les pieds dans la plat.

Pour voir un extrait de l’émission : http://hebdocine.blog.canal-plus.com/

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Petit aparté: c’est moi ou y’a comme un problème de com visuelle?

Pourquoi on a droit à l’affiche over ringue (on dirait ma grand-tante acariâtre jeune) quand le reste de la planète à l’affiche over glam sur laquelle Audrey T. n’a rien à envier à Shane de The L Word?

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 Dans un univers médiatique ‘ultra-safe’ où toutes les stars passent leur temps à sortir à des journalistes consternés, des phrases du style ‘mon plus beau rôle, c’est maman’, ‘la guerre,  c’est mal’, ‘c’est la beauté intérieure qui compte’, Karl Lagerfeld nous offre un florilège de petites phrases assassines qui font le bonheur des pauvres mortels que nous sommes, adeptes du persiflage et des ragots. Et il s’assure ainsi une communication personnalisée et permanente autour de sa personne.  Un bon mot restera toujours plus longtemps dans les esprits (et les annales) qu’une bonne pensée.

KL est un iconoclaste, au sens premier du terme, il détruit nos images saintes, les stars, ces people qui remplacent en ces temps de consumérisme, les saints chrétiens et les idoles paiennes. Nous qui portons un culte à ces êtres mi-hommes, mi-dieux, nous avons un plaisir secret à les voir chuter de leur piedestal. Et Karl sait si bien faire ça! En fait, le Kaiser a l’air de montrer au grand jour ce qui d’aucuns considèrent la part la plus dédestable de l’être humain, sa capacité à juger ses semblables et donc à se sentir supérieur à eux. C’est pour ça que beaucoup adorent le dédester et c’est pour ça que, si je n’étais pas si blasée,  je l’adorerais tout court, comme tous ces gens qui en font, à son tour, une idole.

Au final, Karl Lagerfeld ne fait que perpétuer une longue tradition transmise par les aristocrates du 18ème et les dandys du 19ème : celle de l’ « esprit », un mélange d’intelligence, d’humour, de culture et de cruauté. « Ma vie pour un bon mot » était leur adage. Il ne fait rien de plus qu’Oscar Wilde qui rapportait dans ses pièces de théâtre les conversations des cercles mondains. KL l’a remis au goût du jour, et comme Oscar Wilde, il s’efforce d’en faire un art, car on pardonne volontiers un mot qui n’est cruel que lorsqu’on ne sait pas rire de soi…

Car oui Karl pratique aussi l’auto-dérision (si ça, ça n’est pas de la parodie, je ne sais pas ce que c’est…)

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En ces temps de crise, de pessismisme et de complainte, seule la gravité semble être décente, appropriée aux circonstances. La légereté résonne aujourd’hui comme un rire qui briserait le silence recueilli d’une oraison funèbre. Et si au contraire, la  légéreté était  une forme d’élégance?  Et si c’était l’ultime rebellion? Et si Kaiser Karl avait raison? A entendre le rire cristallin de Daphné Roulier, je ne jurerais pas du contraire…

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